Francs-maçons d’extrême droite. Enquête sur une proximité insoupçonnée
Historien de formation, observateur attentif de la franc-maçonnerie sans en être membre lui-même, Guillaume Michel signe un livre instructif sur un sujet dont on pourrait penser au premier abord qu’il n’y a rien à en dire. La « proximité insoupçonnée » est pourtant bien réelle, même si les connexions sont numériquement faibles au regard du nombre global de francs-maçons. Pour plagier Jean Gabin dans le film Le Président, les poissons volants sont comme les patrons de gauche, ils ne constituent pas la majorité du genre mais pourtant ils existent.
L’auteur a conçu son livre comme un who’s who chronologique plus que comme un ouvrage théorique. Il n’en prend donc que plus de risques en agrégeant dans son répertoire des noms de personnalités passées de vie à trépas depuis longtemps mais aussi un grand nombre de vivants. Disons-le d’emblée, même si une poignée de maçons cités estimeront peut-être leur présence injustifiée, Guillaume Michel commet peu d’erreurs et son entreprise est donc bien étayée. Il fournit les preuves de ce qu’il avance : l’appartenance maçonnique, le profil politique, des informations complémentaires sur le parcours des intéressés. On est très loin de ces dossiers fantaisistes destinés à appâter le lecteur crédule comme certains hebdomadaires s’en sont fait naguère la spécialité, qui assuraient péremptoirement de l’appartenance à la franc-maçonnerie tel ministre ou tel parlementaire et qui comportaient souvent plus d’erreurs que d’affirmations fondées.
Guillaume Michel définit trois catégories principales : ceux qui se sont engagés en franc-maçonnerie et qui glissent vers l’extrême droite, ceux qui avaient déjà un ancrage dans ce courant politique et qui décident de rejoindre la franc-maçonnerie, enfin ceux qui se détournent de l’extrême droite pour trouver en franc-maçonnerie un « nouvel horizon ». En débutant son ouvrage en 1940, l’auteur n’a pas de mal à recenser un bon nombre de maçons ou anciens maçons associés à la Collaboration et qui « avaient été contaminés avant-guerre par le virus du pacifisme et surtout de l’antisémitisme ». La majorité d’entre eux se retrouvera dans le très fasciste Rassemblement national populaire (RNP) de l’ex-socialiste Marcel Déat. Guillaume Michel prend soin de rappeler que quelques membres du GODF s’étaient déjà retrouvés au tournant du siècle précédent autour d’Edouard Drumont, animés comme l’auteur de La France juive par un féroce antisémitisme. Un certain nombre de courants qui gravitaient soit en périphérie soit au sein de la franc-maçonnerie avaient déjà aimanté quelques individualités, attirés par le martinisme, par le parcours de René Guénon ou encore disciples du taromancien, astrologue et magnétiseur Oswald Wirth, toujours prisé dans certains cénacles maçonniques contemporains.
La période de l’Occupation fournit donc un lot conséquent de ces « poissons volants », pour la plupart adhérents ou sympathisants du RNP. Quelques exemples : Georges Dumoulin, ex n° 3 de la CGT et membre de la GLDF, Maurice Marchal dit Morvan, nationaliste breton issu du GODF, les députés René Château, Armand Chouffet et Camille Planche, membres du GODF qu’on retrouve au RNP mais aussi à la Ligue de la pensée française, « surgeon collaborationniste de la Ligue de l’Enseignement et de la Ligue des droits de l’Homme » ou encore Albert Bernet, qui fut membre du conseil de l’ordre du Grand Orient. On croise aussi dans ce long répertoire le pacifiste Robert Jospin, père de Lionel, initié avant-guerre et que « ses prises de position pro-collaborationnistes de gauche lui valent à la Libération de ne pas être réintégré dans les rangs de la franc-maçonnerie ».
Après-guerre, le nombre des francs-maçons associés à l’extrême droite diminue sensiblement mais l’auteur cite parmi d’autres Raymond Abelio, Jean-André Faucher, Guy Vinatrel ou Jean Vitiano, souvent auteurs de livres sur la franc-maçonnerie. Le GODF et la GLDF ayant été pendant des décennies les seules obédiences ou presque, elles ont logiquement -quoique- fourni l’essentiel des effectifs concernés. A mesure que les structures maçonniques se diversifient et que la Grand Loge nationale française se développe, on trouvera surtout les profils d’extrême droite au sein de sensibilités maçonniques inscrites dans la lignée des Anciens soit dans des groupements ésotériques d’inspirations templière ou égyptienne, entre autres. En tout cas, on a davantage de chances d’en croiser au sein des tendances maçonniques distantes de l’héritage des Lumières et de la tradition républicaine.
Au sein du CNIP, petit parti fondé en 1949 par l’ancien maréchaliste Roger Duchet et qui comptera dans ses rangs Antoine Pinay, on relève un nombre significatif de francs-maçons jusque dans la période récente. L’auteur mentionne aussi les milieux royalistes, avec Alec Mellor notamment, mais aussi le comte de Paris, longtemps membre de la GLNF et même vénérable de sa loge. Guillaume Michel cite également la mouvance Algérie française et OAS, avec par exemple le grand maître de la GLDF Richard Dupuy, qui sera l’avocat de Bastien-Thiry, le cerveau de l’attentat du Petit-Clamart destiné à assassiner le Général de Gaulle, et qui n’échappera néanmoins pas à la peine de mort, puisqu’il fut en 1963 le dernier condamné fusillé en France.
Dans cet inventaire très fourni, Guillaume Michel observe que parmi les 84 membres français du comité de parrainage du GRECE (think-tank emblématique de la Nouvelle droite créé en 1969), on recense pas moins de 15 francs-maçons, parmi lesquels Raymond Abelio, déjà cité, mais aussi l’historien Georges Dumézil et les hommes de presse Raymond Bourgine et Louis Pauwels. Plus tard, plusieurs initiés figurent au rang des fondateurs de Radio Courtoisie comme d’ailleurs au sein du Rassemblement pour la France lancé par Charles Pasqua et Philippe de Villiers en 1999. Plus près de nous, ancien ou actuel parlementaires RN, Guillaume Michel cite Aymeric Chauprade et Gilbert Collard, mais sa liste est incomplète. Lecture achevée de cet ouvrage, on ne peut s’empêcher de penser que si les multiples structures d’extrême droite obsédées par la franc-maçonnerie -et son prétendu complot- avaient connaissance du nombre des leurs qui figurent parmi les initiés, elles en seraient sans doute bien décontenancées.
______________________________________
Guillaume Michel, Francs-maçons d’extrême droite. Enquête sur une proximité insoupçonnée : 348 p., 19,99 €.
ISBN : 978-2-322-84222-3
Au GODF la « Liberté absolue de conscience » fait partie de la déclaration de principe… cette « liberté absolue » s’arrête t’elle là où commencent le conservatisme, le traditionalisme, une vision autoritaire du pouvoir et/ou pyramidale de la société ?
Je n’ai toujours pas lu ce livre mais quand je vois mentionné des personnages comme Allec Mellor, Richard Dupuy, Oswald Wirth, René guenon ou Raymond Abelio je me pose le problème de la pertinence de coller une pensée de « philosophie politique » là où il est peut-être fondamentalement question d’autre chose. Le fait que l »auteur ne soit pas Franc Maçon me pose problème…
@yasfa : oui, il faut nuancer mais pas forcément au niveau obédientiel . Par exemple mes 14 ans Glnf alors que mon opinion politique était similaire à celle d’aujourd’hui. Et idem pour nombre de mes FF de loge. De plus plusieurs se réclamaient athées plus fermement que des adhérents du GODF.
Idem à Glua ou dans ma loge l’intérêt religieux se limitait à la messe de minuit pour chanter après 2h au pub.
Et beaucoup militants Labour.
Donc, non, la question ne se place pas là mais plus chez des dirigeants qui cachent des velléités de soutien de l’arrivée de l’ED au pouvoir derrière des prétextes farfelus de « régularité « , tradition ou un détournement de la notion d’ »Ordre ».
Il y avait jusqu’ici un cordon sanitaire pour se protéger de la « peste brune « mais ce cordon s’affaiblit pas qu’en FM.
Et c’est la le principal danger !
Les propos tenus par des soutiens de l’ED ici n’auraient pas eu leur place il y qqs années.
Ce livre est très intéressant, bien documenté. Après chacun pourra se faire une opinion mais les faits sont ineffaçables.
9 Comme d’habitude, c’est encore et toujours la même chose. Un enchaînement de clichés hors sol, lourds et ennuyeux qu’on a déjà lu mille fois et qui n’apportent rien aux débats.
Et oui … Remy toujours à commenter les commentateurs…
Ce propos illustre parfaitement ce que j’évoquais : comment relativiser, banaliser, esquiver…
Il est un autre aspect qui explique ce paradoxe d’une FM touchée par l’ED : couramment nous avons entendu : « n’oublies pas que tu es dans un Ordre! » autrement dit … ne réfléchis pas, discutes pas, soumets toi aux autorités, même si tu les estimes en tord vis à vis des valeurs de la FM, des autorités civiles.
C’est une culture de certains milieux maçonniques.
Un attachement religieux vient appuyer ces pratiques. Or, à la différence de la science, la religion reste figée, impossible à se remettre en cause, par principe !
Donc rien de si étonnant que l’extrême droite puisse y trouver un terreau favorable.
Et c’est d’ailleurs ce que l’on constate ici. Les militants les plus féroces de la frange religio-sectzire de la FM s’avèrent aussi militants pour l’avènement en France d’un parti fondé par des waffen-SS.
Inquiétant ! D’autant plus qu’aucune fraternité maçonnique n’apparaît de ces milieux…
Pourtant, c’est ce qui permettrait de dépasser ce dangereux affrontement.
Il est vrai que la tactique de l’extrême droite est de tenter de se banaliser, se présenter comme une option crédible et sans conséquences graves.
Les méfaits criminels de l’ED s’effacent dans le temps !
Et la tactique est aussi de le faire « à l’envers » … diaboliser LFI et faire un front anti-LFI … absurde … Lfi 9% RN 35 !
Mais ça marche ! Même dans les médias modérés !
On tente meme de raboter les différences droite-gauche !
Pourtant c’est clair ;
– la droite défend l’individualisme, l’émancipation individuelle, la loi du plus fort, les divisions nationales, régionales, ethniques, sexistes, religieuses, la charité, la soumission à des pouvoirs supérieurs.
– la gauche défend le partage des ressources et profits, les prestations sociales, l’internationalisme, le progrès social, la gestion etatique , le pouvoir démocratique.
Des clichés ? En partie ! Mais représentatifs de tendance.
Qu’est ce qui est le plus proche de la FM?
A Joab’s
Dans mon obédience et mon rituel, les deux tendances importent peu ; s’élever vers le divin demeure la raison d’être du chemin initiatique; on peut commencer par la question et la réponse dans mon rituel : Que représentent le Vénérable Maître, le Premier Surveillant et le Second Surveillant ? C’est de là que l’on peut commencer à comprendre où nous allons !
@jmmo Et oui … le « divin » … de quoi s’agit il ? Si c’est un fourre tout dans lequel chacun met ce sui lui plaît, en effet.
S’il s’agit du personnage qui figure dans le Volume de la Loi sacrée apellé « Dieu « ça n’a plus rien à voir !
Les 3 qui dirigent une loge justifieraient ils un attachement aux criminels waffen SS fondateurs du parti qui risque de prendre le pouvoir en France ?
C’est dire la perversion lourde dans laquelle s’installe cette frange de FM … ne pas y mêler la maçonnerie GLUA ..,
Un livre très bien documenté. Un travail considérable de l’auteur, qui étaye tout ce qu’il avance et que l’on ne peut que féliciter et remercier !
J’ai tout de même été surpris de ne pas y trouver le nom de Michel Maffesoli dans les sympathisants contemporains de l’extrême droite, même si Maffesoli n’est plus franc-maçon (il a été exclu du GODF pour cette proximité). A part cet oubli, pas d’autre « célébrité » il me semble à ajouter (à ma connaissance).
La lecture de ce livre est une source documentaire plus qu’intéressante à l’approche de la prochaine présidentielle !…
Merci beaucoup pour cette recension d’un livre sérieux qui ne peut que nourrir la réflexion de tous les FFMM sur l’essence même de la FM.
1-Étre FM, de droite, de gauche, peut m’importe, il y a des gens bien de chaque côté.
Être FM ( de droite, ou de gauche, ou du centre) suppose qu’on défend la dignité des êtres humains, qu’on n’est ni raciste ni antisémite, qu’on a pour principes -pas des incantations- Liberté, Égalité,Fraternité, Laïcité, et qu’on les applique en Loge et dans le monde profane.
Ces pré-requis en FM, quelle que soit l’obédience, je ne vois pas les tenants ou/et les idolâtres des LePen, Bardella, Maréchal, Zemmour, Knafo, mais aussi les partisans tout aussi idolâtres et aveugles des Mélenchon, Panot et consorts avoir ces pré-requis dans leur caisse à outils.
Que font-ils en Maçonnerie ? La noyauter?
Que font les membres de leurs ateliers? car tout finit par se savoir un jour…
Et, au nom d’une tolérance si mal comprise, que font donc tous ceux qui se taisent?
Qui ne dit mot, consent.
Bonjour
J’ai été fort interpellé par ce livre. S’il est très franco-français et je ne peux en faire grief à l’auteur, il est particulièrement éclairant. Et je vais m’interroger sur l’état de cette question particulièrement sensible en Belgique.
La franc-maçonnerie n’est ni neutre ni un « centre mou ». Si elle privilégie le dialogue et la recherche de la vérité, sans tabou et en osant aborder nos et tous nos conflits éthiques, elle ne peut jamais tomber dans le relativisme, le politiquement correct, l’entre-soi, un ésotérisme abscond et surtout toujours rester fidèle à l’esprit des Lumières qui consiste aussi à tout soumettre à la critique et à oser penser par soi-même. Qui en constitue son socle philosophique fondamental.
La franc-maçonnerie ne peut se limiter au travail en loge et relier la pensée à l’action et le perfectionnement individuel à l’engagement dans la cité. Transformer la société suppose aussi d’agir sur les représentations et les mentalités : c’est la bataille de l’hégémonie culturelle.
Des anti-Lumières du passé aux actuelles « Lumières noires », le conflit entre universalisme, égalité et raison critique, d’une part, tradition, hiérarchie et autorité, d’autre part, demeure actuel. Et en constitue touh-jours et encore la bataille politique des idées.
La question n’est finalement plus seulement de savoir si elle est de gauche ou de droite, mais de déterminer ce qu’elle peut encore apporter au monde contemporain : défendre la liberté de penser, la démocratie, l’égalité et faire de la fraternité une forme de résistance
Que signifie encore aujourd’hui être de gauche ou de droite ? L’égalité permet-elle, encore, de distinguer ces deux grandes sensibilités politiques ? Quelle différence établir entre égalité et équité ? Les valeurs des Lumières — liberté de conscience, raison critique, universalisme, égalité et progrès — sont-elles politiquement neutres ? Et la franc-maçonnerie peut-elle défendre ces valeurs sans devenir elle-même un mouvement politique ?
Dans une époque marquée par la polarisation, les replis identitaires et la remise en cause de certains héritages des Lumières, cette bataille culturelle retrouve une singulière actualité.
Et avec cette conviction que l’humanité fraternelle soit un horizon possible et désirable
Antonio
Maintenant que je l’ai lu, je reste interloqué par l’agressivité de certains commentaires du 1er article sur le même sujet, puisqu’il s’agit d’un livre historique et pas d’opinions…
Puisqu’il ne démarre qu’en 1940, on peut rappeler que nous revendiquons notre filiation avec d’illustres francs-maçons des Lumières comme Montesquieu ou Voltaire, mais jamais celle de Joseph de Maistre. Franc-maçon du RER, héritier de Willermoz et de Martines de Pasqualy, qui fut le champion des anti-lumières. Catholique, royaliste, anti-égalitaire, antirévolutionnaire (ceux dont le sang impur devrait abreuver nos sillons ), il affirme la nécessité de l’intolérance, fait l’éloge de l’Inquisition, prône la préférence nationale et l’effacement de l’individu face à l’intérêt de l’état.
Tout ça pour dire qu’on peut être franc-maçon et de droite. Le fait que la plupart d’entre nous soient contre cette tendance politique et philosophique est un autre problème dont il semble impossible de parler calmement.
En tous cas merci d’avoir signalé ce livre qui m’en a appris beaucoup.
Je n’ai pas souvenir qu’ici ait été fait une remarque sur le fait d’être de droite. Personne ne saurait contester une orientation politique se situant dans la République ou la démocratie.
Ce n’est pas le cas de l’extrême droite, qui n’est pas la droite comme voudrait le faire admettre LePen, Maréchal, Bardella et Zemmour, qui est une idéologie antidémocratique et contre la République.
L’extrême-droite a pour ambition affichée, outre l’instauration de la préférence nationale et autres xénophobie et racisme, l’élimination des contre-pouvoirs, de mettre la Justice, les Conseils constitutionnel et d’Etat aux ordres du pouvoir exécutif.
Cette idéologie est-elle compatible avec la franc-maçonnerie ? Elle lui est parfaitement contraire.
Ai-je été assez calme dans mon propos ?